Leurs constats sur notre système éducatif et sociétal sont éclairants. A lire attentivement ,histoire d'alimenter le débat à venir, et ne pas se contenter de l'éternel: c'était mieux avant.
La présentation est sèche: tout ce que j'ai sélectionné me semble intéressant, réaliste, et devrait mieux orienter notre jugement sur les véritables réformes à faire.
J'ai relevé chez Louis Chauvel :
On mesure en France un très fort déclassement scolaire, en particulier pour les diplômes bac, bac +2.
le fait que les nouvelles générations depuis une vingtaine d'années font face à un déclassement structurel croissant ou avec de plus en plus de diplômes, les nouvelles générations peinent à se loger décemment.
la valeur des diplômes a très fortement décliné par rapport à ce que ces diplômes auraient donné trente ans plus tôt.
dans l'Europe nordique, mais aussi chez les Anglo-Saxons, le flux croissant de diplômés s'est développé au rythme de la croissance des emplois qualifiés. En revanche, en Italie, en Espagne, en Grèce, dans l'ensemble des pays de l'Europe méditerranéenne - dont la France -, les jeunes ont bénéficié d'une très forte croissance des diplômes, mais les emplois correspondants ont connu une croissance beaucoup plus lente.
La résultante en Italie, en Espagne, en Grèce, en France également, c'est que beaucoup de diplômés ne peuvent pas trouver des emplois correspondant aux qualifications scolaires qu'ils ont reçues.
Jusqu'à présent, en période de paix, le devenir moyen de la génération suivante, c'est d'être au-dessus de la génération qui a précédé. Depuis vingt-cinq ans, on mesure une inversion de ce flux.
Les jeunes qui ont connu des bas salaires, de faibles niveaux d'emploi, qui ont connu le chômage à leur entrée tardive dans la vie adulte après de longues études, peineront à trouver un niveau de retraite décent dans les prochaines décennies.
Il y a vingt ans, des politiques de lutte contre le déclassement auraient pu être mises en place sans efforts considérables, en travaillant plus sur la formation tout au long de la vie, en rendant moins douloureux les changements d'emploi, en renouvelant les qualifications d'une partie massive de la population.
Pour le dire vite, l'essentiel des politiques publiques mises en œuvre dans des pays comme le Danemark, des pays où les gens changent d'emploi sans en éprouver une souffrance considérable parce qu'il y a une vraie négociation collective et un accompagnement social qui va avec, ont eu des résultats très positifs.
En France, on a fait tout le contraire. Les entreprises en difficulté ne recrutent plus et laissent vieillir leurs travailleurs jusqu'à l'âge de la préretraite. Les entreprises dynamiques essaient d'embaucher le moins possible en augmentant de plus en plus la productivité de leurs travailleurs en place.
Et en France, changer d'emploi, c'est le risque permanent de perdre tout un ensemble de droits fondés sur l'ancienneté dans l'entreprise. Le résultat est qu'on travaille avec de moins en moins de gens, de plus en plus épuisés et stressés, jusqu'à la veille du départ à la retraite. Ce n'est pas un modèle stable de développement.
L'un des points importants du livre d'Eric Maurin, c'est effectivement le fait que l'Etat-providence à la française, de type corporatiste, qui donne beaucoup de droits, en particulier à ceux qui sont depuis longtemps dans une entreprise, produit beaucoup de déstabilisation sociale.
La Suède, par exemple, a réussi à sauvegarder son modèle de classe moyenne, en parvenant à être toujours en avance sur le changement et le progrès des qualifications.
C'est vrai que le modèle méritocratique français est très spécifique. Partout dans le monde hors de France, la méritocratie, c'est le talent plus l'effort. En France, c'est le concours réussi à l'âge de 20 ans.
En France et en Europe, au contraire, il y a véritablement une carence de vision d'avenir Nous devrions nous poser la question de quel modèle social nous voulons pour 2025, mais la vraie question des politiques aujourd'hui, c'est : "Comment préparer 2012 ?"
Quelques réflexions de Éric MAURIN qui vient de sortir un ouvrage,"La peur du déclassement"
.....les politiques publiques , depuis cinquante ans, ont systématiquement privilégié la protection de ceux qui ont déjà un emploi plutôt que le soutien de ceux qui n'en ont pas.
Plus les statuts sont protégés, moins souvent on les perd, mais plus on perd quand ils disparaissent.
Dans notre vieille société hiérarchique, la dignité sociale est historiquement attachée à la conquête et à la conservation d'un statut
Ce qui a changé depuis l'Ancien Régime, c'est que les statuts ne s'héritent plus de père en fils, mais doivent se reconquérir à chaque génération, au terme d'une lutte généralisée.
Dans un tel contexte, chacun commence sa vie avec la crainte de ne jamais trouver sa place, et la finit avec l'angoisse de voir les protections chèrement acquises partir en fumée ou ne pas pouvoir être transmises à ses enfants. Une telle société est particulièrement difficile à transformer, parce que toute réforme paraît léser une génération au profit d'une autre.
L'impératif de ne pas échouer à l'école est devenu écrasant. L'enjeu de la compétition scolaire n'a jamais été aussi élevé, les diplômes ont pris une valeur exorbitante. C'est particulièrement angoissant pour les famillesL'attachement d'une société aux statuts et aux rangs a pour contrepartie la relégation des nouveaux arrivants. Or, les nouveaux arrivants, ce sont les jeunes. Avant de s'assurer une place sur le marché du travail et dans la société, ils ont toujours dû patienter. Le paradoxe est qu'une fois arrivés au pied de l'échelle sociale, les jeunes eux-mêmes défendent ce système
Craignant un déclassement irréversible, une génération entière de diplômés se tourne alors en masse vers la fonction publique pour sécuriser ses investissements scolaires.
Dans les années qui précèdent 1993, 10 % à peine des diplômés allaient dans le public; après 1993, la proportion grimpe à 50 %. Cet afflux crée un formidable embouteillage et accroît fortement la proportion de jeunes surdiplômés dans l'administration. Face à la récession, une génération a échangé ses diplômes non pas contre une qualification, mais contre une protection.
Cela portait en germe le risque d'une radicalisation, notamment parmi les classes moyennes du public, et tout projet de réforme de l'Etat sera désormais perçu comme une remise en cause intolérable d'un statut légitimement et chèrement acquis. Les effets seront durables.